A chaque sortie de nouvel iPhone, c’est la même chose. Les forums se remplissent d’étranges débats surréalistes dans lesquels des “specalistes” (nom barbare signifiant littéralement “fondus de la fiche de specs”) viennent se gausser des composants soit disant déjà dépassés du dernier iPhone : “Bouuuuh, regardez cet écran même pas QuintaHD full pixels on the bananas; whaaaa, un dual core au lieu de mon hectoblasto-coeur 13 billions de puces intégrées; rhaaaaa, 8MP alors que mon Android on the rock affiche au moins 60 MP en full interpolation de réducteur de bruit à protons“.

C’est un peu exagéré; mais à peine sur la forme, et pas du tout sur le fond. Le débat n’en est même pas un. Il suffit d’ailleurs de l’affirmer dans un souffle : la fiche de specs n’a jamais fait, à elle seule, les performances d’un appareil, jamais; d’autant que la plupart de ces mêmes utilisateurs qui viennent donner des leçons de chiffres ne savent visiblement pas lire et comprendre ce que sont ces composants ni ce qu’ils veulent dire et ce que cela peut bien signifier en terme de performances réelles et mesurables (et qui sont bien les seules qui comptent).

Prenons par exemple le processeur : en soi, le nombre de coeurs et leur fréquence ne veulent pas dire grand chose dès lors que l’on parle de processeurs qui ne sont pas dotés globalement des mêmes jeux d’instruction ou de la même architecture. L’A7 d’Apple n’avait beau avoir que deux coeurs cadencés à 1,3 Ghz, les premiers tests d’Anandtech montraient de façon très claire que seul le dernier Note de Samsung arrivait à l’époque à le surclasser en perfs brutes, sachant que ce dernier tournait sur…quatre coeurs. En tests mono-coeur, l’A7 restait même indétrônable (et le reste toujours).

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En haut, les perfs CPU de l’iPhone 5s, en bas les perfs GPU : rebelotte pour l’iPhone 6 ?

Anandtech a analysé les performances du dernier A8 à l’aune des résultats annoncées par Apple lors du Keynote, et en a logiquement déduit que le dernier né d’Apple était 25% plus rapide sur la partie CPU et 50% plus véloce sur la partie GPU. Surprise, les deux cœurs CPU sont cadencés à 1,4 Ghz chacun, ce qui signifie qu’un gain de 8% en fréquence de cœur a permis d’augmenter les performances de… 25%. Pour faire court, on appelle cela “l’optimisation” (et le passage à la seconde génération de 64 bits aussi), et à nouveau certains feront mine de s’étonner qu’avec ses deux petits cœurs à 1,4 Ghz , l’A8 fera sans doute mieux qu’une très grande partie des processeurs de la concurrence. Les specs ne font pas les perfs.

Autre exemple, l’APN. C’est peut-être ici que se déploie avec la plus de virulence cette forme de pensée automatique où une seule information, une seule, devient pour certains une excuse facile  pour ne plus être renseigné en rien sur tout le reste. Cette information qui semble dédouaner par avance de s’expliquer plus avant, c’est le nombre de Mégapixels ou plutôt de cellules photosensibles du capteur. Plus il y a de millions de pixels, meilleure est la photo nous expliquent-ils. Faux. Tout comme dans le cas d’un écran, la résolution en pixels n’accroît objectivement qu’un seul et unique critère : le piqué de l’image, qui sera forcément plus détaillée.

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Pour le reste, et surtout en photo, l’accumulation de pixels sur un petit capteur a tendance à générer aussi ce que l’on appelle du bruit, ce qui peut aller jusqu’à se traduire par une forme de fourmillement dans la texture même de l’image. Au pire donc, on se retrouve avec une image “piquée”, mais manquant de netteté, l’un n’empêchant pas l’autre. Apple connait bien cette limite de l'”acceptable”, qui aboutit si on la dépasse à devoir corriger les aberrations de l’image par des logiciels adaptés, avec des résultats  qui sont souvent tout sauf réalistes. Le californien préfère travailler sur la taille des pixels (pour qu’ils puissent capter plus de lumière, ce qui est bon), et affine son propre ISP (Image Signal Processor) qui peut alors se concentrer sur le seul objectif qui compte : rendre l’image la plus proche possible du sujet originel (et non pas corriger les aberrations et les fameux bruits). Et cela marche puisqu’aujourd’hui seuls les meilleurs Lumia arrivent à faire un peu mieux. Là encore, les specs ne font pas les perfs.

Place à l’écran, sujet sensible s’il en est alors que tout le monde semble se focaliser sur la diagonale ou sur le nombre de ppp (points par pouces). Passons sur le fait que les détracteurs de l’écran Retina HD de l’iPhone 6, et qui ne jurent maintenant que par les ppp des écrans QHD, sont souvent les mêmes que ceux qui expliquaient sans rire que l’écran Retina de l’iPhone 4 ne servait à rien lorsque celui-ci exposait toute la concurrence en densité de pixels. Passons en effet. Reste que là encore, la densité de pixels, comme en photographie, n’accroit que le piqué de l’image. Le contraste par exemple n’a absolument rien à voir avec cette valeur. Dans l’absolu, il est possible d’avoir un écran de 5000 x 3000 affichant un niveau de contraste exécrable.

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Le contraste se mesure de deux façons : le contraste sur la valeur du noir (valeur haute voire infinie si le noir affiché par l’écran ne se distingue plus de celui de la pièce toute lumière éteinte) ou le contraste intra-image (ou contraste ANSI), beaucoup plus respectueux des conditions réelles d’affichage. Et s’il n’y avait que le contraste ! Mais la qualité d’un écran se mesure aussi à son angle de vision, la fidélité de sa colorimétrie, l’homogénéité de l’éclairage de la dalle, autant d’éléments où Apple est en général nettement au dessus de l’ensemble de la concurrence. L’écran de l’iPhone 6 a en outre encore été amélioré, introduisant non pas une mais deux nouvelles technologies, inédites sur écran de smartphone : un système de pixels à double transistors doublé d’un photo-alignement par ultraviolet des cristaux liquides de l’écran LCD IPS, qui selon les premiers observateurs aboutiraient à une image encore jamais vue sur smartphone. Décidément, les specs ne font pas les perfs.

Malgré tout ce que l’on peut dire ou argumenter en retour, cette polémique vaine sur les specs ne s’arrêtera jamais, car elle provient avant tout de personnes (voire de médias) qui refusent d’admettre qu’Apple soit capable de faire un véritable travail d’optimisation et d’innovation allant bien au delà de la plaquette marketing (un refus qui va souvent jusqu’à l’aveuglement le plus total, voire jusqu’au déni de réalité). Anandtech, Displaymate et d’autres sites d’experts ont beau remettre les pendules à l’heure à chaque sortie d’iPhone, ceux-là préféreront en rester à la magie des chiffres sans jamais les confronter au réel, et pourvu bien sûr que l’iPhone apparaisse comme un mobile de seconde zone vendu ultra-cher. En se trompant eux-même, ils trompent aussi les fabricants concurrents d’Apple, qui se croient ainsi autorisés à empiler les composants les uns sur les autres comme sur une tour de Jenga, sans jamais se soucier de la stabilité de l’ensemble et du résultat final (et réel), étant donné que cela ne semble plus intéresser personne. A tout le moins, et à terme, cette attitude ne peut que servir les intérêts d’Apple.