Apple ne sortira peut-être pas vainqueur de son bras de fer contre le FBI, mais la firme de Cupertino semble pourtant déjà avoir gagné une bataille : celle de l’image. Dans un pays (les Etats-Unis) où la méfiance du peuple envers ses dirigeants est grande, et après les révélations sidérantes d’Edward Snowden, la position ferme et sans concessions d’Apple ne permet plus de douter de son niveau d’engagement dans cette affaire. Peu importe au final que la position de Cook soit avant tout un coup de Go (qui sert plusieurs objectifs à la fois), la réalité est bien que c’est Apple, et pas une autre société de technologie, pas non plus un organisme ou une société du “libre”, qui incarne, pour un temps du moins, la lutte pour la protection des droits individuels et de la confidentialité des données privées.

Tim Cook

Moins cyniques et complotistes que les européens, les américains ont saisi la balle au bond, et il s’en trouve aujourd’hui très peu pour dénoncer les propos de Tim Cook ou accuser ce dernier de double-langage; ainsi, le site Joy-of-Tech, souvent moqueur vis à vis d’Apple, brosse Cook en véritable “Titan” de la défense des données privées, capable même de remplacer la Statue de la Liberté. L’EFF ainsi que nombre d’organisations des droits de l’homme, souvent opposés à Apple sur d’autres dossiers, ne font plus ici la fine bouche. Une leçon de pragmatisme…

Tim Cook statue de la liberté

Paradoxalement, au moment même où l’intégrité de la protection d’iOS est menacée par le gouvernement américain, la position d’Apple sur la sécurité informatique sort très largement renforcée de cette bataille, à la fois techniquement (le FBI n’arrive pas à cracker l’iPhone) mais aussi politiquement, la position d’Apple sur le sujet contrastant violemment avec celle de nombreuses entreprises du secteur IT qui ne se sont jamais trop embarrassées de collusions avec le pouvoir et ses désidératas (on se souvient du “celui qui n’a rien à cacher n’a aussi rien à craindre de l’espionnage” d’Eric Schmidt, à l’époque patron de Google). Au pire, les médias qui passaient leur temps à tirer à boulets rouges sur Apple font aujourd’hui silence, ou presque; ces derniers sentent bien qu’il ne s’agit pas de se tromper de combat, et qu’à trop en faire, on risquerait de se mettre à dos des lecteurs dont certains ont même remisé au vestiaire leur costume de Apple-hater.

manifestation pro tim cook

Une manifestante pour les droits civiques brandit son iPhone devant un Apple Store de San-Francisco

Le vieil Apple, moins moderne et “fun” qu’Alphabet si l’on en croit les analystes, vient de donner pourtant une leçon de communication et de sérieux à son principal concurrent. Il suffit d’ailleurs de parcourir les forums outre-atlantique pour le constater : à la fin des fins, les expériences Google Lab, une équipe de cadres dirigeants jeunes et des services internet impeccables ne permettent pas de masquer le fait que Google se donne le droit de fournir  les données de ses utilisateurs à des sociétés ou des organismes tiers (c’est même marqué dans la CLUF). Apple peut bien irriter avec ses prix, les 16 GB de l’iPhone de base et la censure stupide qui sévit parfois sur l’App Store, les données de ses clients ne sont pas traitées avec mépris, simple esprit de commerce ou de respect servile aux agences gouvernementales, même lorsque ces dernières ont déjà prouvé qu’on ne pouvait pas vraiment leur faire toute confiance…

EFF

Même l’EFF s’est rangé derrière la position d’Apple

Quoiqu’il puisse arriver maintenant, il sera beaucoup plus difficile demain de relativiser les choix d’Apple en terme de sécurité, plus difficile encore de jouer les cyniques en estimant qu’il ne s’agit que de poudre aux yeux “marketing”. Et devant le tollé suscité par l’affaire, les agences de sécurité américaines ne pourront pas revenir à la situation ante-Snowden; le risque politique semble déjà bien trop grand. En s’opposant aussi frontalement à une agence gouvernementale, Apple a fait mieux que de réaffirmer certains de ses principes: il est en train de se doter d’un véritable champ de force sur les questions de sécurité, et donne aussi un énorme coup de boost à son image. Une bataille est peut-être en train de se perdre, mais l’on a l’impression que la guerre elle, est déjà gagnée.